Quid après le départ de la MINUSCA ?

La République Centrafricaine (RCA) assiste à un tournant majeur de son histoire sécuritaire. Avec le retrait officiel de la base opérationnelle de la MINUSCA à Mbaïki et de six autres sites stratégiques en juin 2026, l’ONU amorce une réduction drastique de son empreinte territoriale. Mais alors que la rhétorique politique à Bangui a longtemps dépeint la force onusienne comme une présence illégitime, son départ soudain plonge les provinces dans l'angoisse, mettant en lumière l'impréparation de l'État Centrafricain et l'ambiguïté du parrainage russe.
La MINUSCA ne s'en va pas, mais ça y ressemble drôlement.
Sur le papier, la MINUSCA (Mission des Nations Unies pour la stabilisation en République Centrafricaine) représente une machine financière colossale, dotée d'un budget annuel voté à New York de 1,171 milliard de dollars pour l'exercice 2024-2025. Un chiffre vertigineux souvent brandi par les observateurs pour dénoncer le manque de résultats concrets au regard des sommes engagées.
Pourtant, l'argument d'une « injection massive » dans le tissu économique national relève du mirage. En réalité, près de 60 % de ce budget subit ce que les économistes appellent une « fuite macroéconomique » : les soldes des Casques bleus repartent vers leurs pays d’origine et l'essentiel de la logistique lourde (carburant, véhicules) fait l’objet de contrats internationaux hors-sol. Seule une fraction, estimée entre 15 % et 25 %, ruisselle localement via l'immobilier, l'emploi de personnels civils nationaux et les micro-projets communautaires. Aujourd'hui, prise à la gorge par une crise globale de liquidités de l'ONU, la MINUSCA doit plier bagage pour des raisons comptables, révélant la fragilité de l'édifice centrafricain.
C’est le grand paradoxe qui anime les rues de Bangui et les pistes de l'arrière-pays. Pendant des années, la MINUSCA a fait l'objet d'une intense campagne de dénigrement. Alimentée par des canaux d'influence politiques et des réseaux activistes dans la capitale, la force internationale a régulièrement été qualifiée de « force d'invasion », de spectatrice passive ou de complice des groupes armés.
Pourtant, le réel a rattrapé la politique lors des cérémonies de rétrocession des sept bases stratégiques (Mbaïki, Bamingui, Dékoa, Dilapoko, Ippy, Kouango et Pombolo). En province, loin des salons feutrés de Bangui, le discours anti-ONU s'est instantanément brisé face à l'angoisse sécuritaire. À Mbaïki, les images de la population locale affichant leur détresse devant les caméras internationales ont capturé un cri du cœur universel : « Que va-t-on devenir sans eux ? ». Pour l'habitant de l'arrière-pays, les Casques bleus, malgré leurs imperfections, incarnaient un bouclier psychologique et une force de dissuasion irremplaçable face aux velléités des bandes armées.
Officiellement, ce désengagement onusien vise à consacrer le retour de la souveraineté de l'État sur son territoire, les Forces armées centrafricaines (FACA) étant appelées à prendre la relève. Mais dans les faits, l'armée nationale est loin d’être prête à assumer seule ce fardeau sédentaire.
Si le courage des soldats Centrafricains n'est pas en cause, le déficit logistique de l'État est un secret de polichinelle. La dépendance envers l'ONU reste totale : pour projeter de simples contingents en province, les FACA doivent encore s'appuyer sur la logistique, le transport aérien et le carburant de la MINUSCA. Assurer l'approvisionnement permanent, la solde et la subsistance de troupes isolées dans les sept bases rétrocédées représente un défi financier et structurel que le budget national ne peut aujourd'hui soutenir de manière autonome.
Dans ce jeu de vases communicants, le retrait onusien renforce inévitablement la dépendance de Bangui envers son autre partenaire stratégique : la Russie. Déployés depuis 2018 sous la bannière de Wagner, puis restructurés sous l'autorité du Corps d'Afrique (Africa Corps), les instructeurs et paramilitaires russes se sont imposés comme le bras armé de la survie du régime.
Moscou a largement capitalisé sur la guerre de l'information, usant de la diabolisation de la MINUSCA pour valoriser l'efficacité de ses propres troupes, présentées comme les seules capables de libérer les territoires par la force. Mais cette alternative affiche elle aussi ses limites. D'une part, la présence russe est lourde de controverses, marquée par des allégations persistantes de violations des droits de l'homme et une mainmise prédatrice sur les ressources minières du pays (or et diamants). D'autre part, les effectifs russes ne sont pas dimensionnés pour remplacer numériquement et géographiquement les milliers de Casques bleus. Ils opèrent par raids et sécurisent des verrous économiques, mais ne s'installent pas pour administrer la paix au quotidien.
En quittant Mbaïki et ses bases sœurs, la MINUSCA laisse la RCA face à ses propres démons : une souveraineté proclamée mais non financée, et un tête-à-tête précaire entre une armée nationale sous-équipée et un allié russe aux ambitions de plus en plus coûteuses.

Analyse par Valery MANSFIELD | LNC

Traduit de l'Anglais en Français par Gwenaëlle DE LACAN


For: FatimaLamineHebdo
Date: 14 October 2026
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